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Le blog, une façon de jeter des bouteilles à la mer. Peut être à cause du bruit: "blog"!
Laisser au fil de l'eau mes découvertes, les mots que j'ai cueillis et ceux tissés dans le silence. Voyager avec eux. Attendre qu'ils atteignent un port ou un rivage où ils dérouleront leur ligne.
Sculpture à Port Lligat qui m'a fait penser au titre d'un roman de Steinbeck: "Rue de la Sardine". Peut être aussi pour cette troupe bigarrée que nous avons formé sur la plage et
pour les sardines que nous y avons dégustées au goûter!
Visite du Musée Dali et pause à Port Lligat avec les Beaux Arts.
Merci à tous ceux qui ont fait de cette journée une fête.
Les quais ont rapidement disparu. Plus vite qu’il ne l’aurait cru. Il les a quittés des yeux, alerté par les larmes sur les joues de sa mère. Quand il les a cherchés de nouveau, ils n’étaient plus là. Même plus l’éclat blanc de la ville. Plus rien que la mer. Grise et froide. Il a cru qu’elle serait heureuse de ce voyage. Il a suivi les préparatifs sans bien comprendre cette agitation autour de lui. C’est la première fois qu’il part. Il se souvient encore du bateau qu’il a vu s’éloigner deux ans auparavant quand ses parents sont partis en voyage et qu’il a pleuré dans les bras de sa grand-mère. Il se souvient de l’attente de leur retour. Des jours interminables à guetter le pas de son père dans les escaliers et le froissement des vêtements de sa mère, de l’autre côté de la porte de sa chambre.
Il se souvient du rayonnement de sa mère à leur retour. Le soir, elle lui raconte son voyage. « Tu verrais cette vie là-bas ! L’élégance des femmes dans la rue ! Rien à voir avec ce que nous avons ici ! Il faisait tellement froid aussi ! J’ai cru que je perdrais mes oreilles ! Tous les enfants ont le bout du nez et les joues rouges ! Tu m’as tellement manqué ! » C’est tout ce qu’il veut lui entendre dire. Il veut partager avec elle la douleur de la séparation. Il la laisse pincer légèrement ses joues pour leur donner de la couleur. Le bateau ne partira plus sans lui. « Tu aimerais vivre là-bas ? Lui demande-t-il. _ Je ne sais pas. Je crois que le soleil me manquerait. Mais c’est tellement beau ! Tante Agathe est une vraie parisienne. Elle marche très vite dans la rue. Elle dit qu’elle est toujours pressée. Ses enfants ont un accent tellement amusant ! Pourtant ils disent que c’est nous qui parlons bizarrement. » Son père entre et dit : « Ta tante semble avoir oublié qu’elle a vécu ici avant de devenir parisienne ! Elle peut mettre la bouche en cul-de-poule, elle reste une fille du bled ! _ Pourquoi dis-tu ça ? Je la trouve très distinguée. Elle n’a jamais aimé la vie ici. Trop de soleil pour elle. »
Son père n’a pas aimé Paris. Il est heureux depuis leur retour de voyage. « Regarde autour de nous. Notre terre est là. Quand mon père y est arrivé, il n’y avait que des doums. Il a tout défriché. Cette maison n’existait pas. C’était un poulailler. C’est là qu’ils ont vécu avec ta grand-mère et c’est là que je suis né. Maintenant les champs sont cultivés et quand Dieu le veut, la récolte est bonne. A Paris, je me cognais aux murs. Et puis tous ces chichis de tante Agathe, c’est pas pour moi. C’est comme si je manquais d’air. »
Ce jour là, son père ne parle pas. Accoudé au bastingage il laisse son regard se perdre. Il ne voit pas les larmes de la mère. L’enfant le regarde. Il veut imprimer ses traits dans sa mémoire, avant qu’ils arrivent là-bas. Il sait que dans la ville son père ne pourra pas vivre. Qu’il se cognera aux murs. Qu’il manquera d’air. Qu’il mourra comme est mort le grand-père quand il a appris qu’il devait quitter les terres. La grand-mère n’a pas pu sortir sur le pont. Elle est faible depuis la mort du grand-père. Elle est comme lui, l’enfant. Elle ne comprend pas pourquoi il a fallu partir. Le matin du départ elle s’est agrippée à une cocotte en fonte et a juré qu’elle ne partirait pas sans elle. C’est tout ce qu’elle veut emporter. Une cocotte en fonte. Pour cuisiner. Pour ne pas mourir.
Qu’a-t-il emporté, lui ? Il a fait le tour de sa chambre avant de partir. Il a vérifié que tout soit en ordre. Il retrouvera ses jouets comme il les a rangés. Quand il ferme les yeux, la nuit, il visite sa chambre. Chaque objet est à sa place. La lanterne magique sur la table de chevet. Le château que grand-père a fabriqué. Les petits soldats à l’intérieur_Il a pris soin, en partant, de remonter le pont-levis. Ses livres sur les étagères. La berceuse où sa mère s’assoit pour lui lire des histoires. Il a juré à son ours en peluche qu’il reviendrait. Qu’il n’a pas à s’inquiéter. Mais les cris de l’ours ont réussi à le convaincre de le prendre avec lui. « Si tu sors du sac devant tout le monde, je te jette à la mer ! » Son père lui a dit qu’il est un homme maintenant.
Pas de larmes dans les yeux des hommes. Grand-père n’a pas pleuré. Il s’est retiré dans sa chambre et toute la maison a tremblé le lendemain quand on l’a retrouvé mort. Toutes les femmes, autour de lui, pleurent. Les larmes ont creusé le visage de sa mère en quelques jours. Les yeux de Grand-mère ne sèchent plus. Fatouma le prend dans ses bras dès qu’il la croise et l’étouffe de baisers humides. Radia aussi pleure dès qu’elle l’aperçoit. Il veut se cacher. Il croit qu’il porte la tristesse en lui. Il cherche dans les miroirs ce qui peut bien faire jaillir toutes ces larmes. Il a même plongé son visage dans l’eau de la fontaine. Longtemps, jusqu’à ce qu’il suffoque. Pour noyer le chagrin.
Depuis qu’il a perdu les quais, la mer brasse des eaux noires. Sans le sillage d’écume blanche, à l’arrière du bateau, il se croirait à jamais prisonnier de l’eau. Il ne sait pas où il va. Son père lui a dit qu’ils accosteront à Marseille et qu’ensuite ils rejoindront Paris. Qu’ils iront chez tante Agathe. En attendant. « En attendant quoi ? _ En n’attendant rien. Seulement le temps que nous trouvions où loger. _ Dans un poulailler ? Avec des doums ? Comme Grand-père ? _ Non ! Dans un appartement sans doute. _ Est-ce que tu te cogneras aux murs ? Est-ce que nous aurons assez d’air pour tous ? » Ce qu’il n’ose pas demander, c’est quand ils reviendront. Quand il retrouvera sa chambre. Qui s’occupera de grand-père. « Grand-père est monté au ciel. » Lui a dit Grand-mère. « Il ne pouvait pas quitter les terres. J’irai le rejoindre. Je ne peux pas le laisser seul. »
Assis devant son bureau il attend la visite de ses petits enfants. Des enfants aux joues rouges. Il est ce monsieur respectable. Cet avocat d’affaires consulté du Tout-Paris. Il a épousé une femme élégante. Leurs enfants ont grandi et quitté la maison. Après la mort de son père, sa mère s’est installée dans le sud de la France. Un peu plus près du soleil. Plus jamais il n’a vu les quais. S’il ne les avait pas quitté du regard il ne les aurait peut-être pas perdus. Il se prépare à recevoir ses petits enfants. Il leur trouve un dôle d’accent. Il a appris à masquer le sien. Il a appris à marcher vite dans la rue. Il a apprivoisé les murs de cette maison à quelques kilomètres de Paris. Il a fait planter quelques doums qui n’ont pas résisté à l’hiver. Il ne se cogne pas. Il respire. Il sait qu’à tout instant il pourrait étouffer, se cogner et disparaître. Qu’il pourrait partir sans avoir revu les quais. A chacun de ses séjours au bord de la mer il s’est senti englouti par l’obscurité des flots. Il n’a pas retrouvé le chemin d’écume blanche. Il n’est jamais retourné chez lui. On lui a dit que ce n’était plus chez lui.
Quand il pousse la porte de sa chambre tout est là. Personne n’a abaissé le pont-levis du château de Grand-père. Sur la table de chevet tourne toujours la lanterne magique. Il s’allonge et ferme les yeux pour entendre sa mère lui faire la lecture. Demain matin Fatouma aura cuit des beignets. S’il court à travers champs, il arrivera jusqu’à la maisonnette de terre battue et effrayera les poules de Radia. Elle lui servira du thé brulant. A la menthe fraiche elle aura ajouté quelques brins d’absinthe. Elle choisira pour lui des œufs qu’il rapportera à la maison. Quand Grand-mère le verra si sale de ses courses à travers champs, elle lui donnera un bain dans la grande lessiveuse en zinc. Il attendra sur la terrasse le retour de Grand-père sur son cheval. Vendredi, il l’accompagnera en ville. Il apercevra les hommes en blanc dans le cimetière musulman.
collectif à trois mains (droites : JP. R. et Moi-même!) fusain et acrylique
Un révolver, un journal, un modèle qui change de pose tous les quarts d'heure, R., JP., et moi-même pour une hisoire qui s'invente au fil du fusain. Petit rappel pour les cinéphiles: REDRUM vient du film de S. Kubrick "The Shining"(adapté du roman de S. King) . C'est MURDER à l'envers.
A ses enfants, autour de soi? Qu'est-ce qui se glisse entre la solitude et la rencontre de l'autre?
Lu dans "Lire" la dernière chronique de Frédéric Beigbeder. Il évoque la mort de Salinger. La vraie mort, parce que d'une certaine manière, il était déjà mort pour la vie. Il s'en était retiré. Pendant plus de cinquante ans, il a été un fantôme avant de se décider à mourir vraiment.
Quelle différence y a-t-il entre une solitude habitée et le sentiment de solitude que certaines foules suscitent? Entre le silence et la rumeur? Entre ce qu'on enferme en soi et ce qu'on essaie de transmettre?
"C'est drôle. Faut jamais rien raconter à personne. Si on le fait, tout le monde se met à vous manquer."
Le vent de novembre balayait les allées de Battery Park. Elle ne renoncerait pas pour autant à sa promenade quotidienne. Elle n’avait pas besoin de ça pour aiguiser son appétit ; c’était plutôt le moyen qu’elle avait trouvé de repousser le moment de manger. Le temps de rêver du plaisir qu’elle aurait quand elle entamerait son repas. C’était son caprice de gourmande. Sa manière de tenir en respect la voracité. L’idée qu’elle se faisait de l’humanité. Elle aimait tourner le dos à Manhattan. Laisser flotter son regard le plus loin possible et enfin se retourner pour lire la ligne brisée des buildings comme le graphique de son propre rythme cardiaque. Respirer et se sentir vivante.
A cette époque de l’année, les promeneurs sont rares, au crépuscule, sur Battery Park, quand le souffle de l’East River mord les allées. C’est son heure. Les rayons du couchant embrasent Manhattan. L’heure gourmande ! Elle y pense chaque soir. Depuis qu’elle vit seule.
Elle ne supportait plus qu’on l’appelle pour diner. Vivre seule lui permet de faire de chaque repas une fête. C’est ce qu’elle aime le plus. Aller dîner comme on se rend à une fête. Comme dans ses lectures enfantines, où les réceptions dans les châteaux étalaient leurs délices à la lueur des bougies. Elle avait décidé que chacun de ses repas serait une fête pour laquelle elle choisirait chaque soir un nouveau convive.
Elle avançait lentement dans les allées de Battery Park. Elle cueillait sur les visages croisés l’étincelle qu’elle avait allumée. Elle cherchait un parfum, le velouté d’une peau, l’onctuosité d’un regard.
Il venait d’atteindre les allées de Battery Park quand les derniers rayons du soleil de novembre disparurent derrière les buildings. Il voulait oublier sa solitude. Tourner le dos à Manhattan et regarder vers le large. Il était seul depuis presque un mois. Quand le froid lui mordrait le visage jusqu’à la douleur il se déciderait à rentrer. Il redoutait cette heure où il devrait revenir chez lui. Tout avait perdu la moindre saveur depuis qu’elle l’avait quitté. Ses pas l’avaient conduit jusqu’à Battery Park ; une errance plus qu’une promenade. Les heures qu’il passait enfermé dans l’appartement nouaient son estomac. Il croisait les miroirs sans se reconnaître. Il se sentait aussi inconsistant qu’une ombre.
« Vous venez de prendre un chocolat ? » Machinalement, il porta la main au-dessus de ses lèvres pour essuyer d’éventuelles traces de chocolat. Elle continuait à le dévisager en souriant. « C’est votre parfum ! Vous n’avez pas de traces sur le visage ! Je peux sentir aussi le savon que vous avez utilisé pour vous laver les mains. Et le whisky que vous avez bu hier soir. » Il eut le sentiment d’être transparent. Qu’elle lisait en lui malgré son air fermé, sans qu’il ait à fournir le moindre effort. Sans qu’il prononce un seul mot. Cette idée lui plut.
« Je peux vous inviter à dîner ! » Il se sentait tellement peu concerné qu’il ne répondit pas tout de suite. « J’allais dîner. Vous voulez bien m’accompagner ? » Il devait se défaire de sa solitude comme d’un manteau trop lourd à porter mais qu’il n’avait plus la force de retirer. « Vous savez ce que je préfère, quand je regarde Manhattan ? Ce qui est tout en haut. Qu’on ne pense jamais à regarder. » Il la fixait, toujours ébahi. Il se laissait porter par ses mots. Il n’avait pas le temps de répondre à ses questions. Il se contentait de la regarder. « Les réservoirs d’eau, en haut des buildings. » Il s’efforça de deviner la forme cylindrique d’un réservoir dans le couchant. « Si vous dînez avec moi, je vous ferai découvrir celui que je préfère. » Il ne prêtait plus attention à ces réservoirs depuis tout le temps qu’il vivait à Manhattan. Il se mit à penser qu’il ne relevait plus la tête depuis des jours. Pendant qu’elle lui indiquait les toits de Manhattan, il se perdait dans la contemplation de sa chevelure qui ondoyait dans le froid de la bise. Elle s’étalait en volutes obscures comme des lambeaux de nuit. Ses yeux brillaient d’un éclat verdâtre pareil à celui de l’eau dans la lumière des réverbères. Elle était vêtue de noir. L’échancrure de son col laissait deviner un mince collier de rubis taillés.
Il était étourdi du bruit de Manhattan ; les sirènes des voitures de polices, les hurlements des convois de pompiers, les klaxons, la rumeur permanente de la ville qui ne s’endort jamais. Elle s’enivrait des odeurs qu’elle traquait à travers toute la ville. Ces parfums oubliés qui ne demandent qu’un peu d’attention pour renaitre.
Il sentit son bras glisser sous le sien avant même qu’il ait pu répondre. Elle l’entrainait déjà vers les tours de Manhattan quand il tourna la tête vers l’eau. Il n’avait pas réussi à atteindre la balustrade et à regarder au loin. Elle l’avait cueilli avant. « Qu’est ce que vous cherchez vers le large ? Vous aimeriez quitter la ville ? » Il ne savait pas. Tourner le dos à Manhattan le soulageait. Comme tourner le dos à sa souffrance. Et puis revenir. Sans se demander pourquoi.
Chaque soir, arrivé au bout de Manhattan, il fixait l’eau. S’il avait la force de sauter, il n’aurait pas à revenir. Encore et encore. Il s’abandonnerait à l’obscurité froide de la rivière et il n’y aurait plus d’autres souffrances. « Je ne sais pas, je regarde et de tourner le dos à Manhattan me soulage. Et puis j’y reviens. C’est comme ça. _ Vous avez faim ? » Il ne connaissait plus la faim. « C’est parce que vous ne vous laissez pas séduire par les parfums de la ville. Savez-vous ce que sent l’air, ici, à Battery Park ? Cette odeur d’eau douce qui se mêle à la mer ? Ça ne vous fait penser à rien ? » Il ne voyait pas. Il ne sentait aucun parfum. Il était trop las pour chercher. « La carpe farcie de chez Rosenbaum ! Vous connaissez ? J’y retrouve mêlées l’odeur de l’East River et celle de l’océan. La conquête du sel sur l’eau fade du fleuve. On ne prête pas assez attention aux parfums de Manhattan. On se laisse gagner par cette odeur de pneus sur l’asphalte et on oublie le reste. J’habite cette tour ; le dernier étage avant le réservoir ! Je peux saisir ici tous les parfums de la ville. Les bretzels du vendeur au coin, le café dans le gobelet du passant. » Son bras glissé sous le sien le guidait sans qu’il put résister. Ils avaient quitté Battery Park en direction du quartier des affaires.
Il sentait ses jambes lourdes et la lassitude l’imprégnait comme l’humidité du soir. Il se laissait bercer par le flot de ses paroles. Elle l’entrainait devant des vitrines de pâtisseries et d’épiceries fines. Des écrins de bois sombre enfermant des architectures féériques de gâteaux à la crème ou alignant sur des étagères des bocaux aux reflets melliflus et des charcuteries enrubannées. Elle entrait et sortait les bras chargés de paquets. Elle lui décrivait ce qu’elle venait de choisir. Comment se déroulerait leur repas. Il ne résistait pas. Cette soirée lui semblait surréaliste. Personne, jamais, ne l’avait convié à un tel repas. Elle l’envoutait.
Quand il arrivèrent au pied d’une tour du quartier des affaires, elle l’entraina sous un porche. Le gardien les salua avec un sourire entendu. Elle l’attira sans un regard jusqu’à l’ascenseur. Elle ouvrit la porte d’un appartement plongé dans l’obscurité. Il cherchait à habituer ses yeux aux ténèbres. Le froid à l’intérieur le surprit. « Ne cherchez pas l’interrupteur ! Je n’ai pas l’électricité ! » Dit-elle en allumant une bougie. Elle avançait et éclairait sur son passage des chandeliers posés le long d’une immense table. Elle commença à disposer ce qu’elle avait acheté. Elle continuait à lui raconter la magie des parfums. Comment la crème, en fondant dans la bouche, libérait des arômes de vanille tout droit venus de Madagascar. Il songeait encore à la manière dont il avait englouti son chocolat chaud avant de sortir. Sans envie et sans plaisir. Seulement pour que ses jambes puissent le porter jusqu’à l’extérieur. Elle l’installa à un bout de la table, le servit et vint s’asseoir de l’autre côté. Elle le regardait manger et commentait chaque met qu’il découvrait.
Il la vit se servir un verre et boire. Les flammes des chandeliers allumèrent un instant le liquide qu’elle portait à ses lèvres du même éclat rouge sombre que le collier autour de son cou. Il chercha la carafe des yeux. « Je vais déboucher du champagne pour toi. » Lui dit-elle. Il remarqua qu’elle venait de le tutoyer. « Les bulles aussi invitent au voyage. » Il sentit sur son nez le pétillement du champagne. Les bulles éteignaient la tristesse qu’il portait en lui depuis le départ de sa femme. Il mangeait ce qu’elle lui servait. Il mangeait sans faim. Presque par curiosité. Il mangeait en pensant, à chaque bouchée, qu’il se rapprochait d’elle. « Je n’ai plus faim ! Ne me sers plus rien ! _ Crois-tu que l’on mange par faim ? Ce que tu as pris ce soir, tu l’as pris par plaisir. Je ne crois pas que tu aies eu faim. Ça aussi je peux le sentir ! »
Avant qu’il puisse répondre, elle l’entraina vers une porte au fond de la pièce. « Je vais te montrer mon réservoir préféré. » Le vent s’engouffra dans l’appartement. Il frissonna. Il s’aperçut que le froid ne l’avait pas quitté. Il se sentit comme engourdi par tout ce qu’il avait mangé. Elle se glissa le long d’une échelle métallique et lui tendit la main. Le vent, plus glacial que celui de Battery Park, faillit lui faire perdre l’équilibre. Il sentit ses mains sur ses épaules. Il crut qu’en la prenant dans ses bras il pourrait oublier sa femme. Il crut que la douleur de ces jours sans goût pourrait s’envoler.
« Tu te serais jeté dans l’East River. Ce soir ou demain. Quel gâchis ! »
Elle planta ses dents dans son cou comme un frisson. Il sentit ses jambes se dérober. Il aperçut, par une trappe qui baillait dans le vent, un enchevêtrement de corps à l’intérieur du réservoir et sur un plateau, une carafe remplie d’un liquide rouge sombre.
Embarquement immédiat pour Tokyo. En flanant chez Virgin je suis tombée sur une perle: "Tokyo Sanpo" de Florent Chavouet. Un livre de dessins d'un jeune dessinateur qui est parti vivre pendant six mois à Tokyo.
"six mois de croquis et de quotidien au pays du café glacé, 208 pages couleur broché, quarante fois moins cher qu'un aller-retour Paris/Tokyo" aux éditions Philippe Piquier.